L'histoire se passe
à Marrakech. Le vieux teinturier Moha et son fils Miloud transportent
des paquets de fil de laine... Commence ainsi le minutieux tissage
de tapis vendus à l'étranger et les pénibles travaux des hommes, des
femmes et petites filles.
Ces teinturiers travaillent dans des conditions lamentables pour le
compte de riches exportateurs de tapis jusqu'au jour où un vieux teinturier
subit un accident de travail et sombre dans l'oubli. Le fils qui prend
la relève comprend que les conditions de travail doivent être révisées
et refuse donc la situation dans laquelle il est engagé avec toute
sa famille dont les petites filles de 7 à 12 ans employées dans les
tissages. Ils quittent la teinture dans l'espoir d'une condition meilleure
et subissent les rigueurs du chômage. Le père meurt. Pour le fils,
le seul responsable est ce grand exportateur de tapis qui mène une
vie à l'occidentale. Il décide donc de se venger et finit par accomplir
sa vengeance en tuant la femme de l'exportateur.
"Alf yad wa yad" (Les Mille et une mains) est le premier
long métrage de fiction de Souheil Benbarka. D'après P.S. Vieyra,
il manque également de rigueur dans les rapports de classes. Sans
doute, nous savons que ce fils n'a aucune formation politique et que
sa révolte est purement viscérale. Nous ne demandons pas que sa prise
de conscience aboutisse à une analyse marxiste de la situation, mais
au moins que l'auteur, pour faire oeuvre éducative, nous laisse apercevoir
d'une façon plus probante le mécanisme de l'exploitation qui fait
que la bourgeoisie nationale, celle que l'on voit dans le film, est
l'alliée naturelle du capitalisme international. Mais, le film est
techniquement bien fait. Peut-être avec une tendance esthétisante
un peu trop marquée. Cela dit, "Les Mille et une mains"
est un film courageux dans le contexte actuel du Maroc où la société
se trouve bloquée et où la révolte ne débouche sur rien et ne laisse
apercevoir aucun changement. C'est un constat terrible d'impuissance.
Si le film rend mal cette situation, il a au moins le mérite de poser
la question»
Pour C.M. Cluny, "Mille et une main" de la classe dominante.
Si les rapports sont mis en évidence avec force (c'est là la part
dramatique classique du film, mais aussi sa part critique la plus
nette), la peinture de la classe d'affaires reste faible. Juste et
terriblement accusatrice quand le récit se borne à montrer le refus
des médecines de la bourgeoisie de s'occuper d'un pauvre, les scènes,
de surcroît affreusement doublées, qui se déroulent dans les salons
de Rabat demeurent naïvement conventionnelles et techniquement médiocres
- alors que toute la part "marocaine" populaire, du film,
atteint une valeur plastique de premier ordre, sans jamais céder à
l'esthétisme. De plain-pied parmi le Maroc pauvre, Benbarka ne se
limite pas à une mise en oeuvre manichéiste. Si le film se clôt sur
une vision particulièrement négative - la mère n'a d'autre ressource,
après la mort de son mari décédé faute de soins, et l'emprisonnement
de son fils, agresseur de la caste des maîtres, que de conduire sa
petite fille à l'atelier...-, il contient, et d'une manière non déguisée,
une provocation à la réflexion. Le pouvoir en place ne peut se maintenir
que dans la mesure où le peuple cultive sa propre aliénation, religieuse
et par là-même mentale : le pèlerinage dans le sud, dans lequel on
a vu parfois, et à tort, une échappée du récit sur le folklore, met
en cause les sources de l'immobilisme»
Quant à Férid Boughedir, Il qualifie ce film qui parle des conditions
de vie et de travail de ces jeunes filles assises à longueur de journées
devant un métier à tisser, et par le langage engagé des années 70,
comme un événement qui, exploitation des masses dans une société féodale
néo-colonisée où "Mille mains travaillent au profit d'une seule"
laquelle n'est que l'intermédiaire de l'impérialisme étranger. L'originalité
du film est d'allier pour la première fois une forme très esthétique
avec un thème de violente contestation politique : le propos du film
était en effet de démontrer que derrière la beauté des tapis et la
splendeur des couleurs se dissimulait l'injustice. "Mille et
une mains" est un film pratiquement muet, de ce mutisme derrière
lequel gronde la révolte des opprimés. Tout y est exprimé par l'image
et par un rythme lent et lancinant, ponctué de chants berbères. (Il)
possède une forme originale (et très belle) reliée aux traditions
culturelles du pays, sans sombrer dans l'hermétisme, et alliée à un
contenu de réflexion»
Enfin, pour le réalisateur du film, Souheil Benbarka }s doute se ressentir
de cette passion. Pour ce qui est de la couleur (...), j'ai vraiment
cherché à la rendre aussi fonctionnelle que possible. C'était délicat
car il y avait une opposition entre la réalité extérieure qui est
très colorée et la réalité intérieure qui, elle, est loin de l'être...
Tout le film d'ailleurs est construit sur cette opposition que symbolise
le tapis : c'est une très belle pièce d'ameublement mais sa confection
est fondée sur l'exploitation effrénée des travailleurs. Il fallait
qu'au niveau formel aussi cet antagonisme transparaisse... D'autre
part, je fais un cinéma qui repose essentiellement sur l'image. Il
y a peu de dialogues dans le film. C'est délibéré. J'aime ce cinéma
qui refuse un recours abusif à la parole»