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Acteurs et stars |
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Les acteurs Si l’acteur force si souvent le respect ou l’exécration, cela signifie bien qu’il travaille avec les outils les plus précieux de l’humanité en l’homme : le corps et l’âme. Qu’il engendre, par un jeu de métamorphoses, à la fois la familiarité et l’étrangeté, qu’il réfracte l’envers et l’avers de chacun de nous. À la fois même et autre, sa personne fut en même temps objet d’infamie et d’idolâtrie, comme si l’esthétique du plaisir ne pouvait que se dissocier, et tenir à la fois l’acteur pour le producteur de passions délétères et pour un enchanteur capable d’instruire tout en amusant. Ainsi écartelé, l’acteur occidental reste celui qui, à mesure qu’il s’élève, risque plus sûrement de retourner à la boue. Modèle du tyran, proche du pouvoir et du politique, il est aussi son concurrent direct, de même qu’il peut devenir pédagogue, maïeuticien, ou porte-voix de la révolution. Mais, même s’il a le privilège de saluer après être mort en scène, il est aussi celui qui sait que les métamorphoses le vampirisent, qu’entrer en scène le tue à chaque fois et que, l’homme de théâtre modèle, c’est Molière qui crache le sang et meurt sur scène ! De l’acteur au comédien La mimésis antique La figure réelle ou mythique de Thespis structure la naissance de l’acteur. L’«hypocrite» - celui qui réplique - sort du groupe des officiants des cortèges religieux pour entamer un jeu de réponses, encore ritualisé, avec le choeur dont il est issu. Thespis crée donc le protagoniste, acteur individualisé, dialoguant avec le choeur, acteur collectif symbolisant la cité. La Chronique de Paros témoigne ainsi de cette émergence. «Parut Thespis, le poète qui le premier fit jouer un drame dans la ville.» Ce poète-acteur crée également les premiers masques après avoir à l’origine gardé le visage barbouillé de lie de vin et de céruse propre aux officiants de Dionysos. L’apparition du masque puis de la grande robe et des cothurnes matérialise ainsi la naissance d’une parole fictive, peu à peu profane, qui s’organisera quelques décennies plus tard en technique rhétorique. L’apparition de l’acteur ne manque pas de faire surgir un questionnement qui porte à la fois sur la légitimité de la parole fictive, mensongère, et sur l’illusion qui crée le corps de l’«hypocrite», cette puissance de métamorphose qui ne laisse pas de troubler la cité et, à travers elle, la communauté politique. Ainsi Solon, alors chef du gouvernement athénien, alla voir Thespis «... après que le jeu fut fini, il l’appela et lui demanda s’il n’y avait point de honte de mentir ainsi en la présence de tant de monde». Thespis lui répondit qu’il n’y avait point de mal de dire et de faire de telles choses vu que c’était par jeu. Adonc Solon, frappant bien ferme contre la terre avec un bâton qu’il tenait en sa main : «Mais en louant [...] et approuvant de tels jeux de mentir à bon escient, nous ne nous donnerons garde que nous les retrouverons bientôt à bon escient dedans nos contrats et nos affaires mêmes.» Les dés en sont jetés. L’acteur sera pour la Grèce antique cet animal mimétique qui, grâce à la parole poétique, menace de contamination la cité. Contamination dont Platon pose les prémisses dans le dialogue du Ion : «Quand je déclame un passage qui émeut la pitié, dit Ion, le rhapsode d’Homère, mes yeux se remplissent de larmes, quand c’est l’effroi ou la menace, mes cheveux de peur se dressent tout droits et mon coeur se met à sauter ! [...] et, à chaque fois du haut de l’estrade, je les vois pleurer, jeter des regards de menace, être avec moi frappés de stupeur en m’entendant.» Outre les informations que nous donne Platon sur un véritable processus d’identification émotionnelle de l’acteur tragique au personnage, il apparaît que cette émotion entraîne dans sa houle le théâtre tout entier. Car, animé par l’enthousiasme divin, l’acteur est comme possédé, à l’instar des Bacchantes de Dionysos. Cette contamination conduira Platon à souhaiter chasser les poètes et les acteurs de la cité, et il faudra l’art d’Aristote pour réhabiliter (sur le plan philosophique s’entend) une profession qui s’organise peu à peu autour du protagoniste - chef de troupe et dont certains de ses membres jouissent déjà d’un grand prestige. Leur art consiste en une grande authenticité, une maîtrise parfaite du corps mime et danseur, une virtuosité vocale qui leur permet de chanter, psalmodier, vociférer et même bruiter (gonds de porte, cris d’animaux, etc.). Le poète tragique à partir de Sophocle n’est plus interprète et laisse la place à des acteurs chevronnés, conscients de leur pouvoir et allant jusqu’à demander à l’auteur de leur écrire des morceaux de bravoure, ce qu’Aristote dans la Poétique ne manque pas de déplorer. La mimésis (imitation) de l’acteur consistera donc en l’imitation d’actions au moyen de techniques éprouvées : «L’action consiste dans l’usage de la voix, comment il faut s’en servir pour chaque passion, c’est-à-dire quand il faut prendre la forte, la faible et la moyenne, et comment employer les intonations, à savoir l’aiguë, la grave et la moyenne, et à quels rythmes il faut avoir recours pour chaque sentiment. Il y a en effet trois points sur lesquels porte l’attention des interprètes, le volume de la voix, l’intonation, le rythme. L’on peut presque affirmer que c’est par ces moyens qu’ils remportent les prix dans les concours, les acteurs font plus pour le succès que les poètes, ainsi en est-il dans les débats de la cité, par suite de l’imperfection des institutions.» De l’adaptation de la voix à chaque passion naît ensuite l’art du geste et de la musique. Sont posées ainsi, dès le Ve siècle avant J.-C., les problématiques qui conditionneront la vision occidentale de l’interprète : celle de l’imitation contaminante qui conduit, selon les Pères de l’Église, à une véritable prostitution du corps et de l’âme, le jeu pervers de l’illusion aboutissant à Rome à une exclusion sociale de l’acteur extrêmement violente dont l’Âge classique verra encore les effets. En effet, l’acteur latin, en offrant aux regards un corps souple à toutes les disciplines imitatives, asservit sa personne au public. Ce métier n’est pas différent de la prostitution, et, si l’acteur grec avait des privilèges, l’acteur latin, victime d’une infamie sociale et morale, se trouve à la fois idolâtré et méprisé. L’hypocrite devient d’ailleurs l’histrion, un bouffon grotesque dont les saltations, les pantomimes lascives et les spectacles licencieux dérèglent les sens des spectateurs. La dérive de la mimésis grecque apparaîtra a fortiori dans le jeu de l’acteur tragique, et finira par se vider de sa substance, abolie par l’horreur dans les jeux du cirque où aux acteurs se substituent des condamnés à mort dont les supplices contribuent à structurer la haine du théâtre - et de l’acteur - chez les Pères de l’Église, par exemple saint Augustin et plus durement encore Tertullien. L’acteur dans la communauté Si l’acteur byzantin prolonge l’acteur antique, il faut chercher la filiation du comédien occidental au travers des générations de jongleurs et de troubadours. Mais on ne peut à proprement parler d’acteur de mystères au Moyen Âge, puisque ces derniers sont issus des familles bourgeoises de la ville où ont lieu les représentations. Les gens du peuple, les artisans remplissent aussi des rôles et paient parfois pour avoir le privilège d’interpréter un saint ou un diable. Il arrive que le rôle soit ainsi mis aux enchères ou joué aux dés. Les femmes, quoique rares, ne sont point exclues de ce théâtre qui, malgré sa kyrielle de personnages, ne fait aucune place à l’interprète comme tel. Et même si peu à peu des compagnies se créent autour de la production d’un mystère, en règlent les répétitions, la mise en place, répartissent la recette et revendent aux enchères les costumes et les accessoires, on ne peut dire que l’acteur soit reconnu comme tel. Il est renvoyé à la collectivité du peuple, «charretiers et crocheteurs qui, vêtus en apôtres, jouaient la Passion». Ce peuple auquel le Parlement de Paris en 1548 refuse désormais d’interpréter des mystères au travers de la condamnation des confrères de la Passion : «Tant les entrepreneurs que les joueurs sont gens ignorants, artisans mécaniques ne sachant A ni B, qui jamais ne furent instruits ni exercés et [...] davantage n’ont langue diserte, ni langage propre, ni les accents de prononciation décente, ni l’intelligence de ce qu’ils disent.» Ce faisant, le Parlement de Paris renoue avec la foudre des Pères de l’Église. Si l’incompétence des acteurs - il n’y a pas à cette époque de technique de jeu - avalise cette interdiction, celle-ci est également sous-tendue par une visée moralisatrice et non plus éthique comme dans la Grèce antique. Elle n’interrompt pas tout à fait la production des mystères, mais renvoie le théâtre médiéval à une marginalité sporadique. Toutefois, elle permet aussi à l’acteur professionnel d’émerger dans toute sa singularité et son identité. Naissance du comédien L’édition de la Poétique d’Aristote en français en 1555 fait fleurir une kyrielle de lectures exégétiques et de réflexions sur le théâtre grec, dont les textes sont, après la chute de Constantinople et l’arrivée en Occident de nombreux Grecs en exil, enfin disponibles. L’art de l’acteur baroque puis classique, étayé par le savoir antique et celui de la commedia dell’arte italienne, va s’épanouir de manière empirique, bien que se codifient peu à peu les techniques vocale, déclamatoire, mimique et gestuelle. Deux types d’acteurs coexistent : les farceurs qui prolongent la tradition des bateleurs du Pont-Neuf, les amuseurs «farinés à la farce», au jeu grotesque fondé sur l’improvisation, et les lazzi chers à la commedia dell’arte, la gesticulation, l’acrobatie, et qui n’hésitent pas, contre les interdictions qui leur sont faites, à utiliser le langage poissard, et les comédiens du registre sérieux qui, eux, ont adopté la déclamation récitative prétendûment renouvelée des Anciens. Ils sont désormais réunis en troupes professionnelles itinérantes, qui conquièrent peu à peu la protection royale, certains privilèges et surtout la notoriété. Il faut remarquer que le substantif acteur est le plus souvent remplacé par celui de comédien. Substitution qui suppose une réflexion sur l’interprétation. Si le terme comédie a peu à peu signifié au Moyen Âge tous les genres théâtraux (y compris le genre sérieux), le comédien sera celui qui peut se métamorphoser à volonté, endosser toutes les identités avec une virtuosité que l’acteur dévolu au genre comique ou tragique ne pourra assumer. La codification des emplois (jeune premier, père noble, valet, soubrette, etc.), si elle date de cette époque, n’empêche pas les comédiens de passer, dans la mesure de leurs capacités, d’un registre à l’autre. Leur virtuosité est d’ailleurs remarquable : Molière n’écrit-il pas et ne monte-t-il pas L’Amour médecin en quatre jours ! Tout le XVIIe siècle s’interrogera sur cet art éphémère qui ne cesse de troubler la conscience de ce temps obsédé par l’illusion et par les erreurs d’appréhension du monde qu’elle suscite. Dès 1657, l’abbé d’Aubignac écrit dans la Pratique de théâtre : «L’art du comédien est d’abord celui de la métamorphose en vue d’une incarnation individualisante du personnage.» Le comédien classique exalte au plus haut point la problématique de l’illusion contaminante. Comme le souligne Catherine Kintzler, cette illusion connaît deux approches contradictoires. Pour un Nicole ou un Bossuet - et dans la tradition chrétienne - la fiction est perverse, rend l’homme orgueilleux et le détourne du réel. «L’éthique châtie l’esthétique.» A contrario, pour Descartes la fiction, source de joie, offre à l’homme un modèle éthique dans la mesure où elle permet au spectateur de jouer de sa propre maîtrise sur des passions qui l’agitent. En les voyant représenter et interpréter, il les raisonne et les exténue. «L’esthétique devient un modèle pour l’éthique.» Le comédien, théâtre des passions, sera alors soit excommunié soit porté au pinacle, ces attitudes paroxystiques pouvant coïncider. Si l’Âge classique fixe les relations entre l’esthétique et l’éthique, il codifie également l’art de l’interprète. Le comédien rompu aux exercices physiques sait danser, pratique l’escrime, de même qu’il a appris à chanter et à déclamer à l’avant de la scène. Cette déclamation inspirée de la prosodie latine, véritable récitatif parfois travaillé au clavecin (ce que faisait Racine avec la Champmeslé), exige un souffle puissant, une diction mélodieuse, une voix capable de se plier à toutes les inflexions, soutenue par un grasseyement fort prisé jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Mais ce code immuable de la récitation, en même temps qu’il structure un art véritable du comédien, fige le jeu dans un insupportable carcan que le siècle des Lumières brisera en même temps qu’il rompra avec le culte d’Aristote. Stars et vedettes Les figures du paradoxe Si l’Église ne désarme pas, l’engouement pour les acteurs continue de se manifester au travers d’innovations et de polémiques qui traversent tout le siècle. L’imitation de la nature reste le référent obligé, à la fois de l’esthétique théâtrale et de celle de l’art de l’acteur. Mais cette mimésis change de signification : elle se tourne peu à peu vers plus de vérité, de naturalité, d’authenticité. Dès 1752, Mlle Clairon rompt avec la déclamation, tandis que Lekain et Larive transforment les costumes traditionnels de la tragédie en supprimant les faux cheveux, les fausses hanches, les talons rouges, au profit de costumes plus proches de la vérité historique. La révolution introduite par la Clairon fait florès. Au nom de la nature, l’on veut rompre avec ce qu’Horace appelait déjà «ampullas et sesquipedalia verba», c’est-à-dire «des sentences, des bouteilles soufflées, des mots longs d’un pied et demi». Diderot va se faire quant à l’esthétique théâtrale le héraut de cette évolution prônant le «naturel». À la déclamation classique soutenue par des techniques d’amplification et de modulation, il prétend, en se fondant sur l’expérience marginale de la Clairon, substituer «ce qui émeut toujours», c’est-à-dire «des cris, des mots inarticulés, des voix rompues, quelques monosyllabes qui s’échappent par intervalles, je ne sais quel murmure dans la gorge entre les dents». La nouvelle déclamation suppose évidemment une nouvelle mise en espace du corps : le comédien s’assoit, se lève, traverse le plateau en courant, s’évanouit, rampe, bref se livre à toutes les activités réalistes que suppose l’expression d’une passion. Le geste, au lieu d’être codifié, se voit individualisé par l’étude historique du personnage, son approche psychologique et un travail quotidien d’observation et d’entraînement. Ainsi la Clairon conseille-t-elle à des élèves : «N’oublie pas que la pensée doit projeter sur le visage toutes les nuances et les degrés d’un sentiment, qu’elle guide le geste ou l’attitude [...], qu’enfin la parole suffit comme un écho, un prolongement de la pensée.» Et encore : «Condamne-toi à vivre avec les personnages que tu incarneras.» Elle-même n’hésitait pas, dans l’Oreste de Voltaire, à créer une pantomime où pour parvenir à pleurer «elle joignait à des accents douloureux une contraction de l’estomac qui faisait trembler tout son corps». C’est moins ici la matérialité du corps qui est décrite que le mouvement des passions qui l’agitent. Ces changements s’incluent dans un questionnement esthétique qui traverse toute la seconde moitié du XVIIIe siècle et qui fera triompher le théâtre révolutionnaire. La Clairon et la Dumesnil figurent les positions antagonistes auxquelles se réfère Diderot dans son Paradoxe sur le comédien. La Clairon, novatrice et jalouse de ses innovations, garde la tête froide et reproduit soir après soir ce que l’érudition et les répétitions ont construit, «un modèle» emprunté à l’histoire ou façonné par son imagination, une figure exemplaire, «l’âme d’un grand mannequin». En revanche, la Dumesnil, bouillante et exaltée, «monte sur les planches sans savoir ce qu’elle dira : la moitié du temps, elle ne sait ce qu’elle dit, mais il vient un moment sublime». Toutefois, l’inspiration ne produit pas tous les soirs le même effet, et parfois la comédienne joue sans relief, de manière plate et froide. Diderot décrit ici deux types de comédiens qui, ayant rompu avec le code classique, préfigurent deux approches du travail de l’acteur, approches parfois moins contradictoires qu’il n’y paraît. Mais le paradoxe sera commenté, interprété par des générations d’acteurs jusqu’au XXe siècle, et les deux comédiennes, l’une «dionysiaque», l’autre «apollinienne», serviront consciemment ou inconsciemment de références aux «monstres sacrés» du XIXe siècle. Vers une psychologie de l’acteur Avant de se normaliser, cette esthétique de la sensibilité se répand dans le théâtre révolutionnaire et romantique, d’autant que le passage à Paris en 1827 des acteurs anglais infléchit cette extériorisation du sensible vers l’expression d’une vérité parfois paroxystique. L’acteur, désormais, n’hésite pas à rendre les affres de l’agonie d’une manière on ne peut plus «réaliste», mêlant aux convulsions tétaniques les râles du trépas, «sans oublier le rire sardonique». Pour ce faire, l’introspection quotidienne est nécessaire, et le comédien apprend à prendre en compte les comportements de ses contemporains autant que sa propre réflexion. Ainsi Talma avoue-t-il : «À peine oserai-je dire que moi-même, dans une circonstance de ma vie où j’éprouvai un chagrin profond, la passion du théâtre était telle en moi qu’accablé d’une douleur bien réelle, au milieu des larmes que je versais, je fis malgré moi une observation rapide et fugitive sur l’altération de ma voix et sur une certaine vibration spasmodique qu’elle contractait dans les pleurs : et je le dis non sans honte, je pensai machinalement à m’en servir au besoin.» Talma sera aussi l’un des premiers à accorder à l’acteur - celui qui agit - à la fois une sensibilité et un jugement, les deux facultés jouant l’une avec l’autre un libre jeu tour à tour de la législation et de la régulation, soutenu par la mémoire et la technique. Les recherches empiriques d’une psychologie de l’acteur sont contemporaines des esthétiques réaliste puis naturaliste de la seconde moitié du XIXe siècle. L’apparition du metteur en scène impulse corollairement une réflexion sur la mise en espace du corps, d’autant que l’éclairage et l’obscurité de la salle favorisent chez le comédien une concentration de son jeu vers plus d’intériorité et de rigueur. Grâce aux travaux de François Delsarte et de Jaques-Dalcroze, la machine corporelle est mise en relation avec l’esprit et le rythme. Jacques Copeau s’en souviendra, qui fondera la formation de l’acteur sur des exercices de gymnastique rythmique, d’acrobatie, de danse, d’escrime et surtout d’improvisations lancées à partir de canevas sommaires. Cette connaissance et cette maîtrise du corps ne doivent procéder cette fois ni de la pure imitation de soi-même ou d’autrui, ni des images peintes ou sculptées, mais d’une intériorité qui sait s’exprimer par l’expérience personnelle ou encore par cette sorte de divination propre à l’artiste. À la même époque, Stanislavski jette sur le papier des notes sur la formation de l’acteur et la construction du personnage. Il enjoint à ses élèves de lutter contre le cliché, la mauvaise théâtralité gesticulatoire fabriquée sous le prétexte de la sincérité à tout prix. À partir de la biographie du personnage, de son comportement, des circonstances de l’action et de l’établissement de ses volontés, le comédien incarne peu à peu le rôle. Il doit, afin d’être chaque soir égal à soi-même, faire volontairement naître des émotions en revivant celles du personnage. Mais la fiction instaure toujours un «comme si», et l’émotion du personnage sera issue de la mémoire émotionnelle de l’acteur et produite par une émotion non pas identique, mais analogue à celle que doit éprouver la créature fictive. Cette école du «revivre» met l’accent sur le trajet centrifuge de l’interprétation : le travail psychique entraîne le physique, et l’interprétation ne naît que d’une maturation intérieure, d’une pénétration psychique du rôle parallèlement à un travail réaliste sur le maquillage et le costume : «Le spectateur ne participe au spectacle que lorsque l’acteur parvient à établir le contact, et cela sous trois formes : le contact avec soi-même à travers le personnage; le contact direct avec l’objet scénique et à travers cet objet avec les spectateurs; enfin, le contact avec tout l’arrière-fond du spectacle absent de scène, mais présent à la mémoire émotive commune de l’acteur et de son personnage.» Toutes les pédagogies de l’acteur du XXe siècle, toutes les théories de l’interprétation naîtront du creuset stanislavskien, soit qu’elles y puisent une nouvelle rigueur, soit qu’elles en récusent les fondements. L’influence de la psychologie des profondeurs, la pénétration de la psychanalyse affineront ces théories en se livrant à une véritable dissection de la physiologie de l’acteur et de son psychisme. L’athlète et le porte-parole Si, pour Antonin Artaud, l’acteur est un «athlète affectif», il doit nécessairement rompre avec les conventions qui faisaient encore les beaux jours d’un certain théâtre. Par le souffle, on entre dans le corps du personnage théâtral : «À chaque sentiment, à chaque mouvement de l’esprit, à chaque bondissement de l’affectivité humaine correspond un souffle qui lui appartient.» Le geste s’en trouve purifié, codifié selon une symbolique proche de la symbolique orientale. Loin de cette mystique, Meyerhold ne fait pas moins de l’acteur un athlète. L’émotion, l’intuition sont remplacées par une théâtralité rationnelle, utilitaire, fonctionnelle fondée sur une mécanique musculaire censée exprimer la substance sociale des personnages. Cet athlète du théâtre devient également le porte-parole d’une lutte politique. Piscator élimine de sa troupe «les acteurs bourgeois» au jeu romantique ou psychologique au profit d’un acteur propagandiste qui montre et domine le rôle. Investi d’une mission envers les spectateurs qu’il doit contribuer à éduquer, l’acteur brechtien ne cherche pas l’incarnation, mais une description intellectuelle, cérémonielle, une stylisation, un détachement que l’effet V (Verfremdungseffekt) réalise. Cet effet de distanciation permet de prendre le temps de montrer toutes les faces d’un objet ou d’une situation au lieu de les faire passer à chaud dans un grand mouvement. Il laisse subsister des virtualités. S’il y a mimésis, il n’y a pas d’incarnation entre le personnage et l’acteur, mais une expression sélectionnée qui, par le gestus, mime les rapports sociaux qui s’établissent entre les hommes d’une époque déterminée. Au spectateur hypnotisé succède le spectateur clairvoyant, lecteur des antagonismes socio-politiques de la société dans laquelle il vit. Cet acteur qui ne sort de la collectivité que pour être le révélateur de la lutte des classes y retourne afin de participer à des luttes concrètes sur le terrain social. Il ouvre la voie au théâtre d’agit-prop, qui s’improvise parfois au coeur des grèves, lors de happenings quelquefois paroxystiques dont le Living Theatre de Julian Beck se voudra l’héritier. Nourri de ces esthétiques contradictoires, l’acteur de Grotowski «se projette dans quelque chose d’extrême». Jouer est un acte de vie et atteint à un mode d’existence. Le théâtre-laboratoire de Grotowski tient d’ailleurs de l’ashram, et le directeur se considère comme «un guide» qui accompagne ses comédiens dans un travail quasi spirituel : la libération de la peur permet à la fois la confiance dans les possibilités créatrices du corps et l’ouverture de l’auto-analyse. Ainsi la représentation devient-elle «une autorévélation exemplaire d’un être humain et d’accomplissement de soi». D’un corps particulier naît une expérience universelle de dépassement. «Si l’acteur ne fait pas l’exhibition de son corps, mais s’il l’anéantit, le brûle, le libère de toute résistance à quelque pulsion psychique que ce soit, alors il ne vend pas son organisme, mais en fait l’offrande, il répète le geste de la rédemption, il est alors proche de la sainteté.» Ce radicalisme du travail corporel trouve sa source dans les traditions orientales (Chine, Japon, Inde) où l’art de l’acteur est d’abord l’apprentissage d’une combinatoire de mimiques et de mouvements. Il s’agit alors, pour l’acteur occidental, de retrouver une sémiotique du corps jadis perdue. Ces techniques inséparables d’un discours idéologique sur l’acteur prévalent chez Brecht et chez Mnouchkine qui s’inspire du kabuki et du kathakali et réinvente les gestes immémoriaux du théâtre oriental : la lenteur signifiante, l’alphabet physiognomonique et gestuel, la peinture faciale au travers des pièces shakespeariennes ou des tragiques grecs.
Acteur de Kabuki, genre théâtral japonais où alternent dialogues, chants et danses Un être métamorphique Malgré des essais de théorisation, l’art de l’acteur reste profondément empirique. Et pour cause, puisque le matériau et l’outil de son art ne sont autres que sa propre chair. Si la tradition parle d’incarnation - faire rentrer dans sa chair un être de mots, le personnage -, elle semble plus proche de la vérité que celle qui inciterait à croire que l’acteur doit rentrer dans la peau du personnage. En fait, il y a bien un échange, une mutation, «une manifestation à la fois animale et spirituelle», comme l’écrit Charles Dullin. Les répétitions d’un spectacle sont toujours précédées par des lectures à haute voix, accompagnées de notes dramaturgiques, d’indications psychologiques. Puis l’acteur passe sur le plateau. À la mise en espace des personnages peuvent être adjoints des exercices d’assouplissement, respiratoires, des improvisations muettes ou parlées, l’apprentissage d’une technique particulière (masque, manipulation de marionnettes, commedia dell’arte, etc.). Peu à peu, la métamorphose a lieu, non sans à-coups, non sans heurts. Dullin lit et relit : «J’essaye de représenter chaque situation de la manière la plus réaliste», comme Stanislavski qui imagine toute la vie de son personnage. Chez Grotowski, après les exercices, un travail collectif est mené sur la pièce, travail sur les signes puis sur leur organisation en structure. La composition du rôle prépare la vie du processus spirituel. Pour Jouvet, après avoir fait table rase de ce que la légende, la critique et la littérature ont apporté de strates sémantiques, le comédien, à la différence de l’acteur qui ne peut que se jouer lui-même, est en attente du personnage. Il pénètre le rôle à la fois par l’observation mais aussi par le texte : «Le théâtre, c’est d’abord un exercice de diction qui est équivalant au pétrissage [...]. Il faut suivre le texte dans son mouvement premier, dans le mouvement où il a été écrit.» Quelles que soient les techniques par lesquelles il y accède et même s’il pratique, comme le préconisait Brecht, l’effet de distanciation, «c’est-à-dire qu’il joue de telle façon qu’on aperçoive clairement l’alternative, que son jeu laisse soupçonner toutes les autres possibilités et ne représente qu’une des variantes possibles», même s’il n’y a ni fusion ni identification, une métamorphose a pourtant lieu. Il s’agit d’une sorte de transfert psycho-physiologique qui, pour certains, s’apparente au dédoublement, voire à la possession. Comme Aristote l’avait perçu, à la base, l’imitation entame le processus : mais elle ne suffit pas. L’acteur éprouve par sympathie et empathie les états du personnage, sans scission de la conscience. Mais, avant de parvenir à cet état, des étapes graduelles doivent être franchies : de l’élaboration posturale, mécanique, gestuelle à l’individuation puis à «l’identification» existent une série de moments où la construction physique prend le pas sur la construction psychique, ou l’inverse. Ce processus métamorphique s’originerait, pour bon nombre d’acteurs ou de théoriciens, dans la voix. Jouvet préconisait l’exercice primordial de la diction, de la respiration, de la sonorisation et la correspondance entre «l’état physique du comédien au moment où il joue et l’état physique dans lequel était l’auteur au moment où il écrivait». De même, Valère Novarina enjoint aux acteurs de «refaire l’acte de faire le texte, le réécrire avec son corps ! [...] Trouver les postures musculaires et respiratoires dans lesquelles ça s’écrivait. Parce que les personnages, c’est des postures, et les scènes des séances de rythme». Il semblerait donc que la «manducation de la parole» permette de retrouver le flux énergétique qui l’émet et que la voix, selon l’expression de Michel Bernard, «structure cruciale et lieu équivoque», en sculptant ce double mouvement de flux et de reflux de souffle, d’impression et d’expression, régisse tout le comportement de l’être humain. Comme l’écrit Bachelard, «la voix projette des visions». Cet entre-deux du corps et du langage est bien la matrice vocale, et «la théâtralité naîtrait de notre condition temporelle d’être langagier». Ce serait donc à partir d’une métamorphose de la nature vocale que naîtrait la nouvelle corporéité - le personnage. L’acteur de cinéma : le corps morcelé Aux débuts du cinéma, l’acteur ne paraît pas un instant différent de l’acteur de théâtre. Car ce sont les mêmes qui, dans les premiers films de Méliès, interprètent les textes classiques. De même, dans le cinéma expressionniste, la technique de monstration et de dévoilement de l’expression appartient au théâtre comme au septième art. Elle se déploie dans une succession artificielle de moments où l’incarnation est moins le but recherché que la stylisation outrée, mais non moins sincère de l’expression. Dans Le Cabinet du docteur Caligari ou dans le Docteur Mabuse par exemple, le corps parle, en lieu et place de la voix, avec les techniques héritées du mélodrame, tandis que le mime et la pantomime se déploient dans les films burlesques (Max Linder, Charlie Chaplin, Buster Keaton). L’apparition du parlant bouleverse les codes hérités du théâtre, en rompant avec cette gestuelle orientée vers l’abstraction immédiatement compréhensible pour s’orienter vers un jeu de plus en plus psychologique. Aux États-Unis, Lee Strasberg élabore, à l’Actor’s Studio, et sur la base du système de Stanislavski, une méthode destinée non plus à un groupe d’acteurs, mais à des acteurs individuels. Il ne s’intéresse pas à la mimésis naturaliste, mais à une mimésis fondée sur une méthode d’introspection de la mémoire émotionnelle. Après une relaxation, l’acteur s’efforce d’explorer toute l’individualité du personnage qu’il doit interpréter, de croire à des choses qui n’existent pas, de recréer des sensations en lui grâce au souvenir. La mémoire est en quelque sorte ramenée à la lisière de la conscience afin que le geste ne soit pas imitation, mais transcription d’une sensation recréée à partir de fragments de sensations personnelles réactualisées. Cette méthode, structurée par la psychologie des profondeurs et la psychanalyse, donne à l’acteur un jeu très personnel, voire intime, qui n’appartient qu’à lui. Marilyn Monroe, Ann Bancroft, Marlon Brando et bien d’autres acteurs américains ont travaillé avec Lee Strasberg et contribué à diminuer la théâtralité du jeu cinématographique - théâtralité étendue comme une excroissance du jeu psychologique - vers plus de réalisme psychologique. La subtilité des micros, le gros plan offrent également la possibilité d’interpréter de manière minimale des émotions que le film agrandira. Sous l’oeil scrutateur de la caméra, l’intériorité se trouve hypertrophiée et l’émotion peut sourdre d’un vacillement de paupières comme de la disparition des lèvres. L’acteur éprouve ainsi un sentiment ambivalent : il est à la fois celui qui ordonne son jeu et celui qui est fragmentairement saisi par un autre - le chef opérateur, le metteur en scène - avant d’être décodé par les spectateurs. Ces images volées arrachent l’acteur à son moi propre et lui imposent une seconde humanité, plus riche en symboles, dont le principe réside dans la puissance de mythification qu’elle implique. Ce phénomène, outre ses fondements économiques et socio-historiques, tient «à la relation spectateur-spectacle, c’est-à-dire aux processus affectifs de projection-identification», mais peut-être aussi à l’absence de mythologie collective propre à la démocratie. En toute logique, chacun peut alors être invité à devenir un acteur, sans pouvoir prétendre être à l’origine d’un mythe.
Marlon Brando (à droite) dans une scène de «Sur les quais» (On the Waterfront, 1954), un film d’Elia Kazan récompensé par de nombreux oscars Une espèce en voie de disparition ? Si les acteurs français ont depuis peu acquis un statut et des droits sociaux (sécurité sociale, indemnisation en période de chômage, prise en charge de formations spécifiques), leur nombre ne cesse pourtant de décroître. À la différence de l’Allemagne, qui compte près de six mille cinq cents permanents répartis dans tout le pays, la France n’en compte qu’une centaine. La décentralisation dramatique qui aurait pu augmenter le volume d’emploi n’a pas empêché un mouvement de centralisation que la multitude de compagnies indépendantes en province n’a pas réussi à endiguer. Parallèlement, les droits des acteurs ainsi que tous les intermittents du spectacle sont remis en question. La réduction des indemnités de chômage risque d’aggraver une hémorragie entamée dès les années 1960. Si les acteurs soumis aux aléas de la vie économique et à l’irrationalité des castings ne peuvent vivre entre deux séries de «cachets», ils risquent ou de se marginaliser ou de redevenir des amateurs plus ou moins éclairés. L’exemple des comédiens du Tiers Monde ou des États-Unis qui doivent, pour survivre, accepter des travaux alimentaires en attendant un nouveau rôle est à ce titre très inquiétant. La disparition de près de 607% des acteurs devient alors vraisemblable. Outre qu’ils viendront grossir le lot des chômeurs du régime général, ils figureront peut-être aussi la fin d’une civilisation fondée sur le simulacre ou l’imitation, puisque désormais les émotions n’appartiendront qu’à de rares coryphées sortis un instant d’un choeur d’anonymes, filmés par une caméra avide de spectacles spontanés. À moins qu’un autre Thespis n’émerge... Si tant est qu’elles aient jamais eu de frontières bien précises, les notions de vedette et de star n’en correspondent pas moins à deux étapes ou à deux étages de la superstructure des représentations mentales engendrées par le cinéma. Leur dilution actuelle (en dépit de l’existence de vedettes de télévision) traduit de façon certaine, à l’échelle mondiale, la métamorphose du cinéma, métamorphose qui, à bien des égards, présente les symptômes d’une maladie de langueur. Mais ces deux notions ont été si longtemps et si intimement liées à l’histoire du cinéma qu’elles lui survivent d’une certaine façon. Que l’on songe seulement au fait qu’un spectacle de music-hall, transposé aussitôt à l’écran, a pu s’intituler, au début des années 1970, Jésus-Christ superstar... Essai de définition Les grands acteurs de théâtre furent entourés d’un rituel spécifique dès l’époque préromantique et romantique. C’est là que fait son apparition la vedette, c’est-à-dire l’acteur placé comme «en sentinelle» (le mot est d’origine militaire) pour recueillir le maximum d’applaudissements. Au même moment, la principale danseuse d’un ballet reçoit, pour la première fois, le titre flatteur d’étoile (1845). Le cinéma opérera le croisement de ces deux notions, mais cela ne se fait pas d’emblée. Bien que l’on connaisse en effet le nom de plusieurs acteurs et actrices ayant joué dans les tout premiers films «à personnages», ce nom restait en général ignoré du public. Quand Méliès créa sa firme, en 1896, il la baptisa Star Film, certainement par allusion aux «étoiles» du music-hall et du cabaret, genres de spectacle qu’il connaissait bien et où le terme, anglicisé ou non, était d’emploi fréquent, voire métaphorique («étoiles filantes», etc.). Les premières affiches mettant en valeur le nom des interprètes d’un film datent de 1907-1908. Cette saison-là, L’Assassinat du duc de Guise réunissait, en effet, le «gratin» de la Comédie-Française, et l’opération avait été montée sur le seul nom des interprètes. À la même époque, les comédiens américains demeuraient dans l’anonymat. Mais la situation changea quand un magazine réclama pour le public le droit de connaître le véritable nom de celles que la publicité présentait comme la «Vitagraph Girl» et la «Biograph Girl» (d’après leurs firmes respectives). Et quand les fondateurs de la Paramount, installés à Hollywood, établirent leur succès sur le slogan : Famous players in the most famous plays («Des acteurs connus dans les pièces les plus célèbres»), la vedette de la scène devenait, en tant que catégorie, vedette de l’écran (1914). Les firmes françaises ne furent pas en reste; il y eut ainsi des «étoiles Pathé». Le héros du Judex, série de Feuillade, René Cresté, fut peut-être le premier en date à supporter les inconvénients de l’identification de la «star» à ses personnages : il aurait été interpellé dans un café par des spectateurs furieux du comportement de Judex et... acclamé par d’autres pour la même «mauvaise» raison ! À l’exception de quelques vedettes qui n’avaient pour le public d’autre nom que celui de leur personnage, nom qui changeait d’ailleurs lors de l’exportation des films, les acteurs comiques furent parmi les premiers à «se faire un nom» (Max Linder, Charlie Chaplin, Buster Keaton...). Ils furent suivis de près par les premières «femmes fatales» du cinéma : vamps à Hollywood, ou divas dans le cinéma italien. Quant à Douglas Fairbanks, il joua son propre rôle en quelque sorte sous le nom de Doug dans des courts métrages policiers ou farfelus avant d’affronter ses grandes compositions dans les films d’aventures.
En 1920, la personnalisation de la vedette était devenue générale, le nom des interprètes (richement payés) jouait un rôle capital dans la publicité. Mieux encore, c’est à cette époque qu’eurent lieu les premiers essais de typologie des vedettes féminines : à la «femme fatale» s’opposa la «petite fiancée de l’Amérique» (Mary Pickford) au coeur tendre et pur, puis la «flapper», jeune fille délurée, à la limite du libertinage. Les types hollywoodiens engendraient des imitations européennes. L’industrialisation de Hollywood, qui culmina dans les débuts du parlant (1927) puis de la couleur (1934), eut pour effet de séparer la vedette de la star. Cette dernière, homme ou femme, appartient à un monde passablement fermé, lentement renouvelé, où l’on n’accède qu’en fonction de la place qu’on tient au box-office, c’est-à-dire au «service comptabilité (recettes)» de la firme à laquelle la star est attachée par contrat, puis dans le calcul global de ces recettes, et, finalement, dans le rayonnement qu’on prête à toute l’industrie. Dans le monde déjà assez clos de Hollywood, les stars forment un microcosme suprême, modelé par le talent, la beauté, l’énergie, la chance, très rarement les relations familiales, qui jouent au contraire un grand rôle dans la production (le cas d’Irving Thalberg «imposant» Moira Shearer reste isolé; celui de David Oliver Selznick, «fabriquant» avec succès Jennifer Jones, appartient à une époque ultérieure, où le système se disloque). Mais sur ce microcosme règnent, outre le pouvoir de l’argent, les caprices de la presse «à potins», l’une des plaies de Hollywood, et, par-dessus tout, les engouements du public, ou plutôt des publics. Le star system ne consiste pas seulement, comme on le croit parfois, à miser le succès d’un film sur la star ou, plus souvent, les stars qui en sont les vedettes. Il implique la confection assez fréquente de films rassemblant le plus grand nombre de stars d’une même firme, l’effet attractif se multipliant au lieu de se diviser. Cette pratique, héritée du music-hall et du théâtre de Broadway, laissera longtemps l’Europe réticente.
L’importance des stars dans l’industrie hollywoodienne déclinera lentement quand cette industrie sera elle-même obligée de se restructurer, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Certes, nombre de stars continueront et même renouvelleront leur carrière (Bette Davis, Joan Crawford, Gary Cooper, Clark Gable, par exemple) et de nouvelles stars plus ou moins fugitives apparaîtront. C’est l’époque, d’ailleurs, où se forgera en France le mot «starlette» pour désigner ironiquement une jeune actrice désireuse de devenir vedette avant même d’être reconnue comédienne. C’est aussi l’époque où les cinémas européens croiront avoir leurs stars, en dépit du désordre qui caractérise leur production et de l’absence, dans la plupart des pays, d’un vrai «petit monde» du cinéma. (L’imitation la plus approchante des stars de Hollywood serait fournie par l’Italie avec la «trinité» Mangano-Loren-Lollobrigida, si les actrices italiennes n’étaient tenues de mener une vie assez sage, et si le modeste faste de Cinecittà n’était guère orienté vers le «scandale».) Enfin, depuis les années 1960-1970, il ne subsiste plus que quelques stars au sens plein du terme dans le cinéma américain. Les grandes vedettes ne se sentent plus tenues à des rituels de mondanité (ou au refus admis de ces rituels) qui ont longtemps caractérisé Hollywood. En Europe, l’irruption de comédiens non professionnels ou peu connus submerge les célébrités officielles (là encore, la fidélité du public italien à ses vedettes fait un peu exception). À noter que la plupart des stars du cinéma français, c’est-à-dire les dernières «têtes d’affiche» sur lesquelles on peut «bâtir une affaire» à coup (presque) sûr, auront été masculines : Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, Gérard Depardieu succèdent à Jean Gabin, Isabelle Adjani étant l’exception à la règle. Circonscrit dans le temps, le phénomène «star» l’est aussi relativement dans l’espace. On hésite à appliquer ce qualificatif aux vedettes du cinéma japonais, malgré la célébrité mondiale de plusieurs d’entre elles. L’engouement des foules islamiques pour certains interprètes se rattache davantage, semble-t-il, au culte de la star : il s’est longtemps exclusivement agi de chanteurs, ce qui obligeait les scénaristes à introduire des chansons dans n’importe quel sujet. Quant aux pays de l’Est, leurs vedettes les plus durablement célèbres, tel Nikolaï Tcherkassov, ont été surtout d’extraordinaires acteurs de composition, capables de camper avec fidélité une série de portraits historiques.
Comment se fabrique une étoile La vedette d’un film est l’interprète suffisamment connu(e) pour que le public dise en parlant de lui (ou d’elle) : «Un film de X...» Cette coutume, sur laquelle J. G. Auriol s’interrogeait déjà en 1946, fait moins du film «l’oeuvre» de l’interprète que son domaine, sa propriété (et sa vitrine) : c’est lui, ou elle, qu’on va voir dans son film. Tous les films d’une star forment, aux yeux de son public fidèle, comme un seul film. Aussi le «type» de la star doit-il être suffisamment affirmé pour que le public la retrouve identique à soi, les variations ne pouvant excéder un certain «seuil». Le court mais indéniable vedettariat de la jeune Danielle Darrieux entre 1935 et 1941 s’explique par cette fidélité. L’échec de Ninotchka, qui annonça la retraite de Garbo, est essentiellement imputable à sa publicité «à contre-courant» (et qui a dû être tenue pour géniale jusqu’au soir de la première...), publicité qui proclamait : «Garbo rit pour la première fois.» Cette confection, durable ou non, d’une image est non seulement aléatoire, mais elle-même d’essence mal analysable. Le type physique des stars féminines, parce qu’il s’adresse à l’inconscient érotique des hommes et «mimétique» des femmes, importe plus que leur emploi : la «vamp» peut, par degrés, devenir bonne mère de famille (ou chef d’entreprise) pourvu que son allure générale demeure. À plus forte raison, la star masculine passera sans problème de l’emploi de «vilain» (sauf si elle est trop marquée par celui-ci) à celui de défenseur de la loi, le «détective privé» fournissant à Bogart, qui est un excellent exemple de cette évolution, l’intermédiaire idéal. Mis à part les grands comiques et les vedettes venues d’autres domaines du spectacle (music-hall, opérette ou chanson), la fabrication d’une vedette, et à plus forte raison d’une star, n’est pas, comme on le croit, simple affaire de publicité. Des millions ont été dépensés pour lancer des inconnus ou des débutants qui «tinrent» deux années. Elle n’est pas non plus simple affaire de hasard, ni de ténacité; encore que les carrières bien conduites témoignent de l’importance de cette dernière. Il faut que la vedette réponde à l’attente du public; et cette attente, qui faisait parfois l’objet de sondages aux beaux jours de Hollywood, reste largement indéchiffrable. On se risquera à dire que le lancement d’une star répond à une nécessité esthétique obscurément ressentie. Ce lancement s’est fréquemment accompagné d’un recours aux modèles antérieurs : Marilyn Monroe fut renvoyée (à tort, mais elle domina cette référence) à l’«archétype» de la blonde, Jean Harlow. Il est symbolique que celle qui aura sans doute été la dernière star, authentique, du cinéma américain, soit Elizabeth Taylor. Née dans le sérail, vedette-enfant à dix ans, relancée en jeune fiancée idéale, à la fois sensuelle et pure, passionnée et victime, dans un film lui-même «archétypal» (A Place in the Sun, alias An American Tragedy de George Stevens), mariée à un producteur «génial» puis à un monstre sacré, devenant elle-même monstre sacré (et excellente interprète), défrayant la chronique de l’ultime superproduction de type traditionnel (Cleopatra, 1963), par ses amours et ses caprices, elle a accumulé d’une décennie à l’autre, de manière ostentatoire, tous les traits des stars antérieures, y compris (preuve d’énergie) la «lutte» entre un visage et des yeux admirables et un corps moins conforme aux canons pseudo-classiques de Hollywood.
Le rapport du public aux étoiles Le parlant (1930) avait préparé une certaine démocratisation de l’image de la vedette; la star suivra le mouvement peu après. La libéralisation des moeurs, malgré sa lenteur, contribue à cette familiarité croissante : «Après 1930, la star peut être mère, et bonne mère» (Edgar Morin). Ajoutons que, malgré les censures, aux types archaïques de la vamp fatale (ou en Italie, de la diva vénéneuse) et de la pure jeune fille succède vers 1935 la good-bad girl, expression intraduisible, cocktail instable et d’autant plus irradiant de sensualité et de générosité, d’élégance et de simplicité, auquel la commercialisation du maquillage des vedettes (autrefois secret professionnel), qui se produit à la même date, ajoute une nouvelle proximité. Or, malgré cet effort croissant pour «faire descendre les étoiles sur terre», effort qui ne va pas sans résistances ni contre-courants, le public continue (au moins jusqu’au milieu des années 1960) à regarder les stars et même les vedettes d’une manière immuable. Il s’agit d’un culte qui se situe à mi-chemin entre le fétichisme religieux et le fétichisme érotique (et qui témoigne, en notre ère de «désacralisation», de l’intime connexion des deux). Les sociologues du cinéma peuvent étudier les variations du goût en matière d’idoles cinématographiques, et relier ces variations à celles de la société environnante. Ce qui ne varie guère, ce sont les formes du culte, pour autant qu’elles sont observables, c’est-à-dire publiques. Le culte a ses lieux : clubs de «fans» (les premiers datent des années 1920), courrier des journaux spécialisés où se sont longtemps échangés appréciations et renseignements, et où la lettre de l’idole ranime périodiquement la ferveur. Le culte a ses objets symboliques, au sens le plus fort du terme : les «fans» demandent à la star une photo dédicacée, une boucle de cheveux, un sous-vêtement même. Ces symboles peuvent être des actes : Esther Williams vend ses baisers (sur la joue) lors d’une fête de charité; deux jeunes filles «agressent» l’acteur Van Johnson et lui font signer leurs gaines. Que certaines de ces demandes ne soient pas suivies d’effets ne diminue point leur valeur de symptômes. On demande aussi à l’idole des conseils : le cas le plus banal est celui des conseils de beauté féminine (qui peuvent viser, mais pas forcément, à l’imitation de la star). On lui adresse des cadeaux variés, du chandail amoureusement tricoté au livre d’art. Les plus hardis ou les plus fervents lui prodiguent des conseils et, quelquefois, des reproches : certaines stars ont vu (à l’ère des scandales hollywoodiens, entre 1925 et 1940) leur carrière compromise par l’afflux d’un courrier indigné. L’étoile se distingue malgré tout de la divinité par un point sans remède : elle est vivante, donc faillible, et elle est mortelle. Aussi son décès est-il le couronnement de son culte : la mort de Rudolf Valentino (1926) donna lieu à des scènes d’hystérie qui ne furent surpassées que par celles des funérailles de Jean Harlow (1937). Nouvelles scènes d’hystérie à la mort de James Dean (1955) qui reçut encore cinq mille lettres par jour plusieurs années après son enterrement et fut invoqué par les spirites. Plus calme, le «culte» (le mot est d’eux) que les étudiants des campus contestataires vouèrent, dix ans après sa mort et une relative éclipse, à Bogart (1967) est un cas curieux de «résurrection». Un phénomène analogue s’est produit plus durablement encore avec Marilyn Monroe, dernière figure en date de la «mythologie» hollywoodienne qui se survivra grâce à elle : elle fut «star» sans cesser d’être familière. Ainsi s’explique que Marilyn ait été, de son vivant, prétexte à de nombreux «pastiches» plus ou moins heureux et plus éphémères encore qu’elle-même : une sympathie diffuse et les nécessités de l’industrie essoufflée crurent y trouver ensemble leur compte. Et ainsi s’explique qu’après 1980 son culte ait abouti... à son effigie commercialisée jusque sur des corbeilles à papier.
Marilyn Monroe et Laurence Olivier au Savoy Hotel, à Londres, lors d’une conférence de presse, en 1956, avant le début du tournage du film «Le Prince et la danseuse» De la légende au «mythe» Les tendances à l’identification et au mimétisme ont été invoquées pour justifier le succès persistant de certaines étoiles, qui seraient chargées d’un impact psychologique suffisant pour résister au changement de génération. La réalité est plus complexe; ainsi le maintien de John Wayne en tête du box-office pendant trente ans (record seulement approché par le chanteur Bing Crosby) ne peut s’expliquer de la sorte, son public fidèle n’ayant pu être composé aussi longtemps d’aspirants cow-boys et des seuls supporters, quantitativement minoritaires aux États-Unis, de ses positions idéologiques réactionnaires. Si le succès des stars féminines se rapporte toujours, en fin de compte, à des références «érotiques» (et d’identification sentimentale pour la période 1936-1950 environ, où le public était en majorité féminin dans tous les pays du monde), celui, plus discret, des stars masculines repose sur des mécanismes sans doute moins directs. Mais l’un comme l’autre s’expliquent par le besoin de passer du règne des images au royaume de la légende. L’absence de textes légendaires se fait sentir en un âge prosaïque : la saga des stars en tient lieu. Le film cruel et significatif, typique de l’évolution de Hollywood, que Robert Aldrich a intitulé : The Legend of Lylah Clare (1968) et qui est centré sur la «continuité» rêvée de cette saga le montrera. Si toutes les variétés de légendes reparaissent dans l’histoire des stars et des vedettes, celles de l’Europe ne se sont que rarement évadées de la prose. Elles étaient et elles restent des «têtes d’affiche», plus prestigieuses que d’autres. Leur apparition dans les festivals déclenchait souvent la ruée des «fans» et des simples curieux, mais, généralement, aucun halo de fascination fabuleuse ne les entourait. En outre, les moeurs des vedettes et de leurs admirateurs ont tellement changé qu’une analyse plus poussée relèvera bientôt de l’archéologie, même si un «retour de flamme» est toujours possible (l’actrice italienne Ornella Muti ne s’est-elle pas vu, après onze films, consacrer une rétrospective par un ciné-club de Trieste ?). Les anciennes gloires de Hollywood seront des exemples plus purs. Garbo, devenue «mythe» de propos délibéré, et le restant pour des milliers de gens qui n’ont jamais vu l’un de ses films, en offre un cas limite. (Le cas parallèle de Chaplin, qui pour des millions d’hommes était devenu «Charlot», demeure plus ambigu, car il n’abdiqua pas.) Tout comme Marlène Dietrich, vedette devenue figure de légende sans avoir été star plus longtemps qu’une saison, et qui réussit à ne se faire jamais oublier.
Quant à Brigitte Bardot, seule figure du cinéma européen de l’après-guerre à avoir engendré un «culte» mondial, elle ne fut jamais une star au sens traditionnel, ni simplement une «jeune vedette». Incarnant un type féminin précis au moment d’une révolution de la «typologie» féminine, elle dut sa célébrité à sa rencontre avec un public déterminé, mais multiforme, où des cinéphiles avertis côtoyaient des masses populaires pas exclusivement masculines. Objet de désir mais aussi d’envie et d’injures, elle s’est trouvée clore un chapitre marginal, mais conforme au modèle, de l’histoire des «étoiles». En révélant crûment l’essence érotique de la fascination exercée par les déesses de Celluloïd, et en l’assumant sans complexes dans ses déclarations, elle a peut-être porté le coup de grâce à leur «mythologie» potentielle. Quant au star system (ou à ce qui en survit, de manière discontinue), la tendance née à Hollywood, mais déjà répandue partout, qu’ont les acteurs à devenir leurs propres producteurs pour des raisons financières mais aussi artistiques, loin de lui rendre vie, le condamne, même si quelques films «à grand spectacle», tels les «films catastrophe», continuent de s’enorgueillir d’une distribution all-stars. Le firmament du cinéma se vide, il n’y reste des idoles que le reflet de leur reflet dans les rétrospectives et les albums souvenir. |
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