Le cinéma expressionniste

Définition

L'expressionnisme est un mouvement d’avant-garde artistique, né au début du XXe siècle en Allemagne, qui révolutionna les habitudes esthétiques en donnant la priorité absolue à l’expression violente des sentiments, au détriment de la représentation de la nature perçue par les sens.

L'expressionnisme a eu une grande influence sur le cinéma, et tout d'abord sur le cinéma allemand. Toutefois, les films purement expressionnistes sont rares. Caligari est le premier d'entre eux, et sans aucun doute le plus important. On y retrouve intrigue hallucinée (un peu affadie dans la version définitive), décors torturés anti-naturalistes (signés par les peintres et architectes Hermann Warm, Walter Reimann et Walter Rohrig) et acteurs somnambuliques. Bien que fascinants, son systématisme et ses excès théâtralisés en ont fait un film sans véritable postérité.

Le Cabinet du docteur Caligari
Werner Krauss, Conrad Veidt et Lil Dagover dans le Cabinet du docteur Caligari (Das Kabinett des Doktor Caligari, 1919) de Robert Wiene.

Le terme «expressionnisme» fut probablement employé pour la première fois lors de l’exposition de la Sécession berlinoise à Paris en 1911, par opposition au terme «impressionnisme». C’est peut-être Kurt Hiller (1885-1972), la même année, qui emprunta le terme au vocabulaire des arts plastiques pour l’appliquer à la littérature.

Le mouvement dépassait en fait les domaines artistiques et littéraires pour se définir comme une nouvelle attitude face au monde ; la pensée expressionniste s’enracinait dans une nouvelle vision de l’Homme (liée aux travaux de Freud sur l’inconscient) et dans une remise en question provocante et radicale des valeurs, des habitudes de pensée et des structures de la société contemporaine. De ce fait, il introduisit dans le domaine littéraire et artistique des notions morales, telles que la volonté ou l’éthique.

Naissance et développement

L’expressionnisme, né en Allemagne en 1905, fut d’abord un mouvement pictural (voir expressionnisme (art)), mais il s’étendit progressivement à tous les arts (voir expressionnisme (musique)) et joua notamment un rôle prépondérant dans la littérature allemande entre 1910 et 1920. Voir aussi autrichienne, littérature.

Ce fut d’ailleurs un peintre, Alfred Kubin, membre du Blaue Reiter, qui écrivit ce qui est considéré comme l’un des premiers romans expressionnistes : l’Autre Côté (1909). Par la suite, le courant se répandit, grâce à des manifestes et à des revues telles que Der Sturm (animée par Herwarth Walden) et Die Aktion (animée par Franz Pfemfert), et donna naissance à de nombreuses oeuvres poétiques, narratives et théâtrales. Cette expansion dut également beaucoup à Kurt Hiller, un des animateurs de la vie culturelle expressionniste, et à Kurt Pinthus, auteurs de travaux critiques et d’anthologies poétiques dont Crépuscule de l’humanité (1919). Quelques éditeurs, comme Kurt Wolff, participèrent aussi à la promotion du mouvement. Partant d’Allemagne, le rayonnement de ce courant littéraire et artistique fut sensible dans toute l’Europe centrale.

Art engagé, l’expressionnisme annonça et accompagna les bouleversements politiques que connut l’Europe entre 1910 et 1920 : Première Guerre mondiale, révolution d’Octobre en Russie et effondrement du Reich en Allemagne. Au moment de l’avènement du IIIe Reich, un certain nombre d’expressionnistes fuirent le régime hitlérien. Déclinant à partir de 1920, le mouvement se transforma pour s’intégrer progressivement à d’autres mouvements artistiques, notamment au surréalisme.

Les principaux représentants

Les auteurs expressionnistes furent très nombreux. En poésie, on peut citer Gottfried Benn avec Morgue (1912), la poétesse Else Lasker-Schüler, l’Autrichien Georg Trakl - mort pendant la Première Guerre mondiale - et Franz Werfel qui écrivit également des pièces de théâtre. Du côté des auteurs dramatiques, un des pionniers fut Reinhard Johannes Sorge (1892-1916) avec le Mendiant (1912). Les plus représentatifs sont par ailleurs Fritz von Unruh, Ernst Toller avec l’Homme-masse (1921) et enfin Georg Kaiser. On peut également classer Bertolt Brecht parmi ces auteurs pour ses oeuvres de jeunesse.

Gottfried Benn

Else Lasker-Schüler

Trakl, Banlieue sous le fœhn

Alfred Döblin

Les thèmes prépondérants des premières oeuvres de Gottfried Benn (1886-1956), médecin et poète, sont la maladie et la dégradation - tant physique que morale ou sociale -, qui doivent être exposées dans toute leur horreur (Morgue, 1912 ; Cerveaux, 1916), conformément à l'esthétique expressionniste dont Benn est l'un des maîtres incontestés. Prenant par la suite ses distances avec l'expressionnisme, Benn commet l'erreur de se rallier - de son plein gré - au national-socialisme (l'État nouveau et les intellectuels, 1933 ; l'Art et le Pouvoir, 1934), avant de reconnaître, dès 1936, l'impasse dans laquelle il s'est fourvoyé. Interdit de publication jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il réapparaît sur la scène littéraire allemande en 1948, avec le recueil Poèmes statiques, qui marque une manière nouvelle, propose une poésie plus intellectuelle, plus désenchantée peut-être encore, mais qui ne rompt pas toutefois avec l'expressionnisme des débuts.

Else Lasker-Schüler (1869-1945) appartenait au groupe des expressionnistes de Berlin : Gottfried Benn, Alfred Döblin, George Grosz, Franz Marc, Franz Werfel, Kokoschka, Karl Kraus… comptaient parmi ses connaissances. Elle se fit connaître par des poèmes comme Prière, Un vieux tapis tibétain, ou encore Mon piano bleu.

«L'endroit est brun et désolé, le soir,

L'air traversé de puanteurs horribles.

Le tonnerre d'un train sur l'arche du pont

Et des moineaux volent au-dessus des buissons et des haies.

Cabanes tapies, sentiers éparpillés,

Confusion et mouvement dans les jardins,

Parfois s'enfle un hurlement au milieu de l'agitation sourde,

Une robe vole, rouge, dans une troupe d'enfants.»

Georg Trakl, «Banlieue sous le fœhn», oeuvres complètes. Traduction de Marc Petit et Jean-Claude Schneider. Éditions Gallimard, 1974.

Très actif au sein du mouvement expressionniste au début de sa carrière, écrivain engagé, Alfred Döblin est notamment connu comme l'auteur de Berlin Alexanderplatz (1929). Ce roman, qui emprunte certaines techniques narratives du cinéma ainsi que le procédé du monologue intérieur, donne à voir Berlin comme un monde chaotique, au sein duquel l'individu est aliéné au point de ne plus distinguer son propre discours dans la multitude des discours existants.

Enfin, dans le genre narratif, moins exploré par les expressionnistes, vient surtout le romancier Alfred Döblin qui collabora activement à Der Sturm et écrivit en 1929 le célèbre Berlin Alexanderplatz.

Révolution expressionniste

Esthétique du contraste

Comme en peinture, l’expressionnisme littéraire opère une rupture radicale avec les modèles de l’époque. Il se situe néanmoins dans la continuité de l’oeuvre de poètes comme Hölderlin, Baudelaire, Rimbaud et, dans une certaine mesure, du romantisme (pour l’importance accordée à l’expression des sentiments) et du symbolisme (pour l’esthétique de la stylisation et du symbole étrange frappant).

La marque expressionniste est particulièrement nette en poésie et au théâtre. Son esthétique est révolutionnaire dans la mesure où elle rompt avec un art où domine la notion du Beau et privilégie en revanche la violence de l’expressivité. Elle se signale en effet par l’excès sous toutes ses formes, et notamment dans l’expression des sentiments d’un Moi souffrant. Parmi toutes les manifestations des pulsions et des manques, c’est le cri qui est présenté comme l’expression la plus profonde de l’Homme.

Sur le plan esthétique, la stylisation, poussée à l’extrême, tend à provoquer chez le lecteur, ou le spectateur, un choc émotionnel violent. Rompant avec la tradition naturaliste et psychologique, l’expressionnisme déforme donc la réalité telle qu’on peut l’observer dans son immédiateté : il dépasse l’apparence pour atteindre la vérité cachée des choses et des êtres.

La littérature expressionniste se caractérise par l’abondance des images et des allégories. La syntaxe adoptée est volontiers malmenée, saccadée, discontinue ; des ruptures sont opérées dans les codes narratifs : absence d’un point de vue unique et de linéarité dans le récit, va-et-vient permanent entre le registre descriptif et poétique, etc. Sur d’autres plans, le lexique est mêlé et contrasté, les sonorités dissonantes, de telle sorte que l’ensemble du texte s’en trouve traversé par de violents contrastes. L’usage excessif et intempestif de ces procédés a pu conduire, peu à peu, à la création d’un certain poncif expressionniste.

Thématique engagée

Marquée par l’influence de philosophes comme Kierkegaard ou Nietzsche, la vision du monde des expressionnistes est sombre, révoltée et parfois exaltée. On reconnaît le mouvement littéraire à son discours engagé, lié aux tensions sociales de l’époque et qui prend explicitement parti contre les valeurs de la société bourgeoise et capitaliste. Se rapprochant du communisme, de l’anarchisme ou du pacifisme, l’expressionnisme dénonce en particulier l’aliénation de l’Homme face à l’emprise croissante de la technique. Les auteurs du mouvement virent en outre dans la Première Guerre mondiale une confirmation de leurs prophéties pessimistes. Ils ne se contentaient cependant pas de stigmatiser, par un ton parfois apocalyptique, la décadence de la société mais annonçaient l’avènement d’une humanité nouvelle dans une vision messianique où dominait l’idée de la fraternité.

Leurs oeuvres sont aussi marquées par une thématique de la modernité et de ses symboles : la violence, la foule, les grandes villes, les usines, les machines, etc. Elles se caractérisent également par une large place accordée à la dimension imaginaire, aux mythes, au fantastique et à l’anticipation (voir science-fiction). Un des principes de cette forme d’art est de privilégier la subjectivité et de faire apparaître la réalité sous l’éclairage énigmatique de l’inconscient, du rêve, des états d’âme, voire de la folie. C’est ainsi que les oeuvres expressionnistes peuvent prolonger les travaux de Freud.

Moyens d'expression privilégiés

Théâtre

Issu de la peinture et par conséquent très visuel, le courant expressionniste trouva un mode d’expression privilégié dans le théâtre. En plus du renouvellement de la thématique et des procédés de l’écriture théâtrale, l’expressionniste inaugura de nouvelles méthodes de mise en scène et de direction d’acteur.

Souvent abstraits, les drames expressionnistes tendent à établir une communication directe - en fait, la moins intellectualisée possible - avec les spectateurs. Le jeu scénique met l’accent sur la gestuelle et la mimique. Les décorateurs usent de techniques similaires à celles des peintres expressionnistes pour produire une stimulation visuelle en harmonie avec le propos de la pièce. Parmi les metteurs en scène importants du mouvement, on peut citer Leopold Jessner et Max Reinhardt.

Cinéma

Coïncidant historiquement avec l’émergence d’un nouvel art, le cinéma, l’expressionnisme y trouva un champ d’expression vierge. Avant-gardiste par les choix narratifs comme par l’esthétique picturale, les films expressionnistes donnent forme à l’univers intérieur et fantasmatique du cinéaste. Les éclairages en clair-obscur et les angles de prise de vue inhabituels contribuent à créer un climat étrange et inquiétant. Les tournages, réalisés entièrement en studio avec des décors de toiles peintes aux perspectives déformées ajoutent encore au sentiment de claustration et d’oppression. Quant au jeu des acteurs, avec ses gestes brusques et ses expressions outrées, il est délibérément non-réaliste.

Lang, Metropolis
Pour la création des maquettes de sa métropole futuriste, Fritz Lang s'inspire des buildings de Manhattan, qu'il admire lors d'un voyage effectué aux Etats-Unis, en 1924. C'est dans ce décor imposant que vient s'inscrire cette fable visionnaire (coécrite par Thea Von Harbou), où les maîtres d'une cité gratte-ciel du futur vivent dans le luxe tandis que, dans les caves, travaillent sans relâche un peuple d'esclaves réduits à l'état d'automate. Réalisé en 1926, Metropolis est considéré comme un classique du cinéma expressionniste allemand.

Le Cabinet du docteur Caligari (1919) de Robert Wiene, avec ses perspectives de cauchemar et ses maquillages semblables à des masques, est l’archétype du genre. Formé au théâtre de Max Reinhardt, F. W. Murnau s’affirma également comme un cinéaste expressionniste de premier plan avec Nosferatu le vampire (1922), dont il ne nous reste que des fragments, mais qui a marqué profondément l’imaginaire collectif en Occident. Metropolis (1926) de Fritz Lang constitue, avec ses 30 000 figurants, un monument du cinéma expressionniste ; ce film d’anticipation est devenu aujourd’hui un classique. Par la suite, de nombreuses oeuvres (notamment l’Ange bleu (1930) de Josef von Sternberg) furent marquées par l’expressionnisme, tant par la gestuelle des comédiens que par les décors.

L’expressionnisme : la mise en scène comme art total

L’apogée de la mise en scène en tant qu’absolu a été atteint par un mouvement qui demeure un point de repère capital dans l’histoire du cinéma, l’expressionnisme allemand. Jamais la maîtrise sans partage du metteur en scène sur un monde de toiles peintes, de lumière et d’automates n’avait été affirmée, théoriquement comme pratiquement aussi manifestement que dans le pur film expressionniste, dont Le Cabinet du Dr Caligari de Robert Wiene (1919) constitue l’exemple type à défaut du chef-d’oeuvre. «Au cinéma, explique Rudolf Kurtz en 1926, le metteur en scène est le point central naturel où les différentes forces se rassemblent et où elles trouvent leur direction et leur position. Il est la caution d’homogénéité.» Comme son nom l’indique, l’expressionnisme a en effet exacerbé le rôle du metteur en scène non seulement comme maître d’oeuvre absolu, mais comme détenteur unique du sens du film que la forme (l’expression) a pour mission d’imposer au spectateur. Le film expressionniste implique la domination totale de l’espace cinématographique comme seul existant (seul producteur de sens), parfois ramené au pur espace scénique théâtral (impliquant la raréfaction du montage) et la sujétion totale du spectateur à sa volonté. Si le thèse développée par Siegfried Kracauer dans De Caligari à Hitler est plus que discutable lorsqu’elle fait de la monstruosité et du chaos développés dans le cinéma expressionniste l’annonce et, surtout, la préparation de la montée et du triomphe de l’idéologie nazie, on ne peut nier le caractère esthétiquement totalitaire de l’esthétique expressionniste, avec ce qu’elle a pu générer d’habitudes professionnelles, jusqu’à l’organisation des studios de la U.F.A. sous la férule du producteur Erich Pommer. Il n’était guère difficile au régime nazi de les prendre en main une fois au pouvoir et nullement surprenant que Hitler et Goebbels, qui admiraient Metropolis, aient proposé la direction du cinéma nazi au demi-juif Fritz Lang. Ces séquelles idéologiques et politiques n’empêchent nullement l’expressionnisme de rayonner sur une grande part de l’histoire ultérieure du cinéma, chaque fois que celui-ci ressent le besoin d’exacerber l’art et d’exprimer l’invisible par le visible. Elles éclairent dans le même temps l’enjeu réel de la notion de mise en scène, qui n’est pas seulement d’ordre esthétique. Le cinéaste ne choisit pas un type de mise en scène comme le peintre choisit une touche de couleur : son geste s’inscrit également dans une perspective sociale, économique et politique.


Voir aussi
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